La vanité de la nomenclature et autres écrits de jeunesse de Jean Piaget
Édition, Introduction et notes par Fernando Vidal, Mise en forme électronique par Chris Lalonde

Annexe I

Une "critique officielle" par Jean Piaget

Présentée le 22 mai 1913. Manuscrit conservé avec celui d'"Hypothèses sur les origines de la flore du Val de Travers", par R. O. Frick (ms. n° 604).

 

Critique officielle du travail de candidature de M. Frick

sur les origines de la flore du Val de Travers

Il est agréable, certes, pour un critique officiel, Messieurs, d'avoir à étudier un travail aussi bien fait que l'étude que vous venez d'entendre. Pour un vieux membre qui a déjà critiqué maints travaux plus ou moins copiés, n'osant pas les démolir, de peur d'avoir à se frotter à quelque Brehm, Coupin ou Perrier[1] mal dissimulé sous un revêtement de littérature, il est réconfortant de trouver un travail solide, expression claire de la personnalité de son auteur et basé sur une forte et inattaquable érudition.

Le mémoire de M. Frick est bon, Messieurs, et je n'aurai aucune peine à vous le montrer tout à l'heure, mais par les cendres de Moquin-Tandon,[2] un critique officiel est fait pour démolir les candidats et non pour les encenser. En foi de quoi je me suis mis à la recherche des (2) graves défauts de ces pages, mais, feu de bru! j'ai cherché longtemps et — confiteor! — je n'ai rien trouvé. Aussi, pour garder les apparences, en suis-je contraint de m'attaquer à un détail. Le début... ah le début est un beau morceau d'éloquence, une belle période oratoire à vous donner la chaire de poule, de majestate Alpium, altitudine montium et pulchritudine finium! Franchement, l'hommage à la belle nature que M. Frick a pris comme exorde est un peu suranné, un peu vieillot; il me rappelle étonamment les prosopopées que M. le Comte G. de Razoumowsky a mis dans la préface de son Hist[oire] nat[urelle] du Jorat en 1789: ô Alpe majestueuse, ô coteaux fleuris, ô rives verdoyantes du Léman, et patati et patata. Il n'y manquerait plus qu'une discussion sur la méchanceté des hommes, ce que l'émigré polonais, savant naturaliste, n'a point omis.[3]

Mais à part ce point de goût littéraire, le travail de M. Frick dénote (3) un certain nombre de qualités. Tout d'abord, une certaine maturité d'esprit fort rare dans les travaux scientifiques du Club. M. le candidat tient d'excellents raisonnements, suis un plan naturel dans les déductions, jete ses argumentations avec un certain esprit critique et, ce qui est une conséquence de tout cela, présente d'une manière extrêmement claire ces phénomènes compliqués. On voit que l'auteur est familier à cette étude de la genèse de notre flore puisqu'on discerne dans ces pages le philosophe qui découvre et résout un problème dans chaque plante.

En outre, ce qui est un complément indispensable à ces dispositions, M. Frick est fort érudit. Il connaît à fond, non seulement la flore du Val de Travers d'où il tire à chaque instant des exemples judicieusement choisis, mais encore tout ce qu'il y a d'intéressant dans la flore suisse, dans les stations xérothermiques du Valais, etc., etc. Bien plus, il a lu, il a possédé (4) à fond tout ce qui s'est publié sur ce sujet; il est au courant d'un grand nombre de travaux peu courus et ce qui ne s'est jamais vu de mémoire d'homme, il indique ses sources à son critique officiel. Oui Messieurs, un candidat qui indique 8 sources à son travail! Et quelles sources, l'une n'est que la petite publication suivante: Bulletin de la soc[iété] neuch[âteloise] des sc[iences] nat[urelles]! une quarantaine de volumes, sauf erreur!

Vous voyez qu'il n'est pas exagéré de dire que cette étude est excellente.

Maintenant, abandonnons cette critique dégénérée en apologie pour passer rapidement sur un point délicat du mémoire de M. Frick. Non que je veuille le mettre en doute ou y trouver quelque faute, mais parce que les opinions peuvent varier à ce sujet.

M. Frick prétend que la flore alpine de nos montagnes a été introduite avant l'invasion glaciaire et qu'elle a gravi les sommets tandis que la glace envahissait le bas des vallées, etc. Il cite l'Asplenium (5) septentrionale et d'autres végétaux habitant les blocs erratiques, comme preuve de cette manière de voir.

Je dois dire que cette hypothèse m'a t[ou]j[ours] semblé curieuse et que je n'y crois qu'à moitié. Voici une autre théorie que me semble infiniment plus rationnelle.

Avant l'invasion glaciaire existaient en Suisse une flore et une faune [aussi] développée, voire même plus qu'actuellement. Les glaciations successives, en particulier la dernière, en ont fait disparaître jusqu'aux moindres traces. Puis, après leur retrait, le climat très rude et froid permit une invasion partielle de plantes et d'animaux qui n'ont pu s'établir que dans les plaines et le fond des vallées. Survint la période xérothermique, extrêmement différente par son climat. Toute cette société ne trouvant plus les mêmes conditions biologiques s'est rétirée peu à peu sur les sommets (Jura ou Alpes) ou au nord, pour laisser place dans les plaines aux nouveaux produits xérothermiques. Enfin, le climat s'étant de nouveau (6) refroidi |pour devenir ce qu'il est actuellement|, la société xérothermique a été refoulée au midi, laissant chez nous des stations reléguées (Valais et Jura) et la population actuelle, végétale et animale, a envahi le Plateau et les régions inférieures.

Si cette discussion vous intéresse, j'ai à votre disposition des arguments, des preuves concluantes, fournis par les mollusques.

Je le repète, cette différence d'opinion n'a rien à voir avec la valeur du travail de M. Frick, et je le félicite en me réjouissant également pour le Club de cette glorieuse acquisition.


Footnotes:

  1. Auteurs dont les ouvrages de divulgation étaient fréquemment exploités par les Amis de la Nature. Le pasteur allemand Christian- Ludwig Brehm (1787-1864) publia plusieurs ouvrages sur les oiseaux (dont un Handbuch für Liebhaber der Zähmungs werthen Vögel, 1832) remplis d'anecdotes et d'observations curieuses. Henri Coupin, préparateur à la Sorbonne, écrivit sur Le collectionneur d'insectes, vulgarisa la botanique (Les fleurs expliquées), présenta Le monde des fourmis, L'amour chez les bêtes, Les animaux excentriques, La vie dans les mers; en novembre 1911, Piaget tira une lecture de son manuel Les mollusques (1892), destiné en France à la préparation de la licence ès sciences naturelles (voir Annexe IV.11). Le zoologiste français Edmond Perrier (1844-1921), spécialiste des invertébrés, fonda en 1887 le laboratoire de biologie marine du Muséum d'histoire naturelle de Paris; il devint professeur au Muséum en 1876 et son directeur en 1900. Parmi ses publications, il comptait plusieurs manuels, des nombreux articles de divulgation, un livre sur La philosophie zoologique avant Darwin (1884) et un autre sur Le transformisme (1888).

  2. Christian-Horace-Bénédict-Alfred Moquin-Tandon (1804-1863), professeur d'histoire naturelle médicale à la faculté de médecine de Paris à partir de 1853, était connu de Piaget par son Histoire naturelle des mollusques terrestres et fluviatiles de France (1855).

  3. Le comte Grégoire de Razoumowsky, neveu d'un cosaque ukrainien devenu l'époux morganatique de l'impératrice Elizabeth de Russie, vécut à Lausanne de 1783 à 1793. Vers 1818, la haute cour ecclésiastique de Saint-Pétersbourg le condamna pour bigamie à une pénitence de sept ans. Au lieu de s'y soumettre, il quitta la Russie, prit la nationalité autrichienne, se convertit au protestantisme et s'installa en Moravie, où il mourut en 1837. Auteur de plusieurs ouvrages d'histoire naturelle publiés en français, Razoumowski fut un des fondateurs de la Société des sciences physiques de Lausanne (dissoute vers 1790), et c'est dans cette ville qu'il composa et publia son Histoire naturelle du Jorat et de ses environs; et celle des trois Lacs de Neufchâtel, Morat et Bienne (1789). Le Jorat est un massif de collines, entre les cantons de Vaud et de Fribourg. La phrase, "ô Alpe majestueuse..." n'est évidemment pas une citation.


Jean Piaget Society Last Update: 30 June 1999
© 1999 Fernando Vidal, The Jean Piaget Society
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